Je touche donc je suis

Je touche donc je suis

François-Joseph Lapointe Université de Montréal

Nous avons devant les yeux un réseau social de bactéries. Pour obtenir cette image, le chercheur a serré la main de 1001 personnes croisées dans la rue. Il prélevait sur sa paume à intervalles réguliers une population microbienne de plus en plus diversifiée. Il a ensuite analysé l’ADN de ces communautés, avant de traduire les données dans un logiciel de visualisation, attribuant une couleur différente à chaque échantillon. Les « fils » relient les bactéries ayant une similarité génétique d’au moins 95%, jusqu’à former parfois de véritables pelotes! Contrairement aux idées reçues, la plupart des bactéries ont un rôle bénéfique pour notre corps, et ce genre d’expérience permet de mieux comprendre comment elles se comportent « en société ». (Visualisation des similarités de séquences génétiques des bactéries à un seuil d’identité de 95%, générée à l’aide du logiciel GEPHI, en utilisant l’algorithme Force Atlas 2) - photo issue du Concours La preuve par l'image 2016 -

La force de l’amorce!

Imaginez-vous sur une rue commerçante. Parmi la multitude de magasins, votre regard est attiré par la vitrine d’une boulangerie remplie de délicieuses viennoiseries soigneusement disposées. Si vous n’aviez pas envie d’une chocolatine, c’est maintenant le cas! Eh bien, c’est cet effet que vous devez provoquer sur les gens, non pas avec des viennoiseries, mais avec de la science!  En vulgarisation scientifique, votre public ne vous est pas acquis d’avance et, tout comme un étalagiste, vous devez être capable d’attirer son attention, bref de l’intéresser.  Même si vous n’avez rien à vendre, il faut lui donner envie de rentrer dans votre histoire et, ce, dès les premiers mots. La façon dont vous introduirez votre propos, ce que les journalistes appellent l’amorce, est capitale. Mais qu’est-ce qu’une bonne amorce? Voici quelques règles.

D’abord, allez du particulier au général. En communication scientifique savante, entre pairs, on présente souvent la théorie (le général) en premier, suivie des exemples (cas particuliers).  À l’inverse, quand on communique avec le grand public, on se sert des cas particuliers pour introduire le général. Un cas particulier captera beaucoup plus l’attention qu’une théorie.

Pour les mêmes raisons, les faits marquants, les résultats doivent être donnés au début et non à la fin. Vous avez de nouveaux résultats? Annoncez-les tout de suite comme « appât ». L’important est d’annoncer au public le sujet de votre intervention et, surtout, sa pertinence. Pourquoi devrait-il vous lire ou vous écouter? D’une façon générale, le sujet de votre article doit apparaître dans les deux premiers paragraphes s’il s’agit d’un article de plusieurs pages, et dans les premières lignes s’il s’agit d’un texte court. Pour les interventions orales, vous devez présenter l’idée que vous comptez développer, dans les premières minutes.

À titre d’exemple, voici quatre types d’amorces et quelques interdits à ne surtout pas faire.

L’amorce par une mise en contexte

Avec ce genre d’amorce, vous insistez sur l’importance du sujet traité en le mettant dans son contexte et en le reliant à un enjeu précis. L’article porte sur la lutte contre une maladie? Indiquez combien de personnes en sont atteintes, quels coûts et enjeux médicaux y sont associés. Une telle amorce est idéale pour ancrer votre sujet dans l’actualité ou dans le quotidien de votre auditoire.

Exemple :

«  Chaque seconde, 100 tonnes de déchets (sur les 4 milliards produits annuellement) finissent en mer, dont une grande partie est constituée de matières plastiques. Objets flottants ou microparticules, ils se déposent sur les plages, se dispersent en mer, se retrouvent sur les fonds marins. Quels effets ont-ils sur l’homme et son environnement? »

(Source : Roselyne Messal, « Les déchets plastiques en mer : un 7e continent? », Futura environnement, 20 octobre 2014)

L’amorce qui interpelle le public

Une autre bonne façon d’ « aguicher » votre public est de l’interpeler directement pour aller le chercher dans son quotidien.

Exemple :

« Imaginez que vous trouviez un portefeuille perdu. Le rendriez-vous ? Pensez-vous que d’autres le feraient ? Et que se passerait-il si ce portefeuille contenait beaucoup d’argent ? Tels sont les dilemmes au cœur de la plus vaste expérience sur l’honnêteté civique menée à ce jour, publiée le 20 juin dernier dans la revue Science. Et les résultats sont aussi remarquables qu’encourageants. »

(Source : Lydia Denworth, « L’étonnante expérience du portefeuille perdu », Cerveau & Psycho, octobre 2019)

L’amorce anecdotique, événementielle ou sous forme d’exemple

Vous pouvez commencer par une anecdote, un cas particulier ou un événement précis pour attirer l’attention, avant de généraliser et d’introduire le sujet de l’article. Ce type d’amorce est très utilisé par les médias.

Exemple :

« Mai 2010. Une maison est emportée par un glissement de terrain à Saint-Jude, près de Saint-Hyacinthe. Un couple et ses deux filles trouveront la mort, ensevelis sous plusieurs mètres de boue. C’est pour éviter de telles catastrophes qu’Ariane Locat, professeure au Département de génie civile et de génie des eaux de l’Université Laval, travaille avec le ministère des Transports… »

(Source : « Des modèles pour prévenir les glissements de terrain », Impacts de la recherche, FRQ, avril 2018)

L’amorce plus personnelle

Vous pouvez choisir de vous adresser au public à la première personne. Cette façon de faire est très efficace pour transmettre ses motivations ou partager une expérience vécue. Elle a avantage d’humaniser le propos.

Exemple :

«  Je suis née par césarienne et je n’ai pas été allaitée. Cela fait de moi un cas d’école représentatif de la planète intestinale du XXIe siècle! À l’époque, si j’en avais su davantage sur l’intestin, j’aurais pu lancer des paris sur les maladies que j’allais avoir! »

(Source : Guilia Enders, préambule au livre Le charme discret de l’intestin, Actes Sud, 2015)

Les interdits de l’amorce

Ne jamais commencer par une généralité du type « L’espace a toujours suscité l’enthousiasme et l’émerveillement de l’Homme. » En plus d’être ennuyeuse, une généralité n’apporte rien à votre article, qui se fondra ainsi dans une infinité de textes à l’amorce fade, portant même sur des sujets totalement différents.

 

Ne jamais commencer par une définition, qui risquerait d’agir comme répulsif. Si cette approche est peut-être encore utilisée en milieu académique, il convient de ne pas la reproduire en communication publique des sciences. La définition doit être un outil utilisé uniquement si vous choisissez de positionner un mot de jargon, nécessaire pour comprendre votre travail.

 

Ne jamais remonter à la nuit des temps. Formule à proscrire! Si pour écrire un article de vulgarisation, il faut prendre du recul, cela ne veut pas dire de remonter au néolithique. Un long préambule sans lien direct avec le sujet abordé vous desservira plus qu’autre chose.

 

Ne jamais débuter par une description de son cadre de recherche. À moins que le but de votre message se résume à décrire le cadre dans lequel vous exercez votre métier de chercheur, cette pratique est à proscrire. Les gens veulent connaître vos idées et vos résultats, et non l’organigramme de votre établissement!

 

Allez, lancez-vous, amorcez!

L’article est extrait de cet ouvrage : Sophie Malavoy. Guide pratique de vulgarisation scientifique, éditions Acfas, 2020, 69 p.

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