L’union fait la force

Sacha Cavelier Université McGill

La nacre des coquillages se compose de millions de microtablettes faites de carbonate de calcium et qui sont maintenues ensemble à l’aide d’une colle, la conchyoline. Cette colle possède un très faible pouvoir adhésif. À preuve, les microtablettes, sur cette photo, ont été arrachées à l’aide d’un simple ruban gommé. Plus surprenant encore, le carbonate de calcium de ces microtablettes est très fragile, alors que leur arrangement structurel confère à la nacre une résistante 3 000 fois supérieure à celle des matériaux qui la composent. L’étude de ces remarquables propriétés pourrait nous conduire à développer de nouveaux matériaux composites. Et qui sait, à dénicher la perle rare…Microscopie optique. Grossissement 20 x. - Photo issue du concours La preuve par l'image 2014 -

Vulgariser les sciences en Haïti : « lodyans » comme source d’inspiration

En Haïti, l’absence d’une véritable politique de la recherche est plus qu’évidente. Cependant, on ne saurait ignorer quelques efforts de certaines institutions publiques ou privées, par exemple le Collectif des Universitaires Citoyens (CUCI). Mais comment réconcilier le monde universitaire haïtien avec la société par l’entremise d’activités de vulgarisation ?

 

Pour permettre aux citoyens de bien saisir la quintessence des recherches universitaires, il faut tout d’abord examiner les enjeux liés à la communication. En Haïti, le rapport entre le créole et le français est très délicat. Le français est la langue d’une petite frange de la population alors que le créole est parlé par le plus grand nombre. Or, les recherches (notamment celles réalisées par le CUCI) sont souvent publiées en français. En outre, il y a le lien à établir entre la « langue » des chercheurs et la « langue » des non-initiés.

Ceci dit, il faut donc toujours reconstituer le discours de vulgarisation ou de transmission des savoirs scientifiques en fonction de la réalité communicationnelle.

Ce processus doit également prendre appui sur la dynamique de la vie au quotidien — les traditions, les chansons ou les récits populaires, l’identité ou la mémoire collective, les représentations mythologiques et toutes les autres pratiques culturelles diversifiées de la société. C’est tout un travail de médiation sur le plan du discours qui doit être à l’œuvre dans les mécanismes de vulgarisation scientifique.

 

En ce sens, les techniques des tireurs de lodyans (en créole) ou « audience » (en français), une belle façon de faire haïtienne, pourraient être d’un grand soutien. En effet, le tireur de lodyans ou le lodyanseur a la capacité d’harmoniser sa causerie en fonction du public, suivant le contexte. Il sait quand il faut animer et aussi quand il doit se taire pour laisser parler le silence. Il intervient dans une ambiance où la communication verbale fait corps avec le langage du corps en vue de mieux influencer le public cible. C’est une pratique historique, qui date de trois siècles environ et qui a toujours joué un rôle fondamental dans la culture haïtienne. Le lodyanseur invite toujours le public à se plier à un exercice d’assimilation en donnant des précisions plus ou moins certaines « de noms, de lieux, de dates ». Ainsi, « chaque lecteur est invité à faire partie de la distribution, le « casting » comme on dit maintenant, en entrant dans la lodyans (…) », précise Georges Anglade*. La lodyans est une technique visant à rendre succinctement compte par exemple d’une histoire avec à la fois un esprit critique et un sens de l’humour très particulier : l’essentiel est exprimé habilement en peu de mots. D’abord un genre oral, elle a été par la suite mobilisée dans le domaine écrit pour la première fois entre la fin du 19e et le début du 20e siècle. Depuis, la lodyans se développe en réconciliant l’oral et l’écrit, en évaluant l’expérience de la vie de tous les jours et en misant sur l’inconscient collectif.

Elle peut servir à diffuser le savoir local, à mettre en valeur l’identité collective et à renforcer la cohésion sociale.

 

Par ailleurs, la lodyans pourrait être considérée comme une utopie sociale. Elle pose des jalons pour une société meilleure. Elle aspire à un changement social mélioratif et met en évidence l’urgence de révolutionner la réalité sociale. Elle propose des actions devant l’état de choses existant. Selon Georges Anglade, l’une des caractéristiques de la lodyans est qu’elle puise dans le créole et le vodou. La lodyans met en valeur l’usage du créole et du vodou, deux piliers de la culture populaire haïtienne.

 

Tout discours de vulgarisation scientifique est pris dans un dilemme entre la « langue » universitaire ou scientifique et celle du profane ou du non-expert. Maintenant, la question qui tue : comment naviguer sans relâche entre ces « langues » sans pour autant tomber dans le piège de la facilité, de la dépréciation ou l’appréciation d’une « langue » par rapport à l’autre ? La lodyans peut résoudre ce dilemme. Elle peut faciliter beaucoup plus de connexions entre le scientifique et le profane, garantir une certaine justice linguistique devant guider tout discours de vulgarisation scientifique. Le vulgarisateur scientifique haïtien qui se met dans la peau d’un lodyanseur pourrait ainsi efficacement partager des connaissances scientifiques.

 

* Georges Anglade (1944-2010), géographe et fondateur du Département de géographie de l’Université du Québec à Montréal, est un homme politique et écrivain haïtien qui fut le premier à théoriser cette pratique narrative très populaire dans le milieu haïtien.

 

 

Publication