Mettre son grain de sel
Université de Montréal
Une erreur de laboratoire a donné naissance à cette image unique… d’un banal grain de sel! Ce grain triomphe au centre de dendrites et d’îlots de cristallisation, tous composés de sel. Le bel intrus est apparu quand l’expérimentateur a tenté d’isoler, à partir d’une solution saline, le fer d’une molécule de ferritine, une protéine commune chez les mammifères. Avec ce fer, le laboratoire produit des nanotubes de carbone qui servent à fabriquer des nanobiocapteurs, capables de détecter les molécules une à la fois. Utilisés pour dépister le cancer, ces capteurs permettent d’étudier avec précision le comportement des molécules au sein même de leur environnement - Image issue du concours 2024 La preuve par l'image de l'Acfas.
Prendre ensemble un pas de recul?
La communication scientifique confronte parfois certains narratifs liés à la mésinformation/désinformation, à la pseudoscience ou aux préjugés. Avant d’aborder un sujet qui risque de soulever les passions, invitez votre public à prendre un pas de recul!
Les faits, à eux seuls, ne suffisent pas toujours à convaincre (voire même rarement). Pendant que vous présentez vos résultats de recherche en pensant que ces derniers aideront à corriger les fausses conceptions sur votre sujet d’intérêt, quelqu’un dans la salle se dit peut-être : « C’est n’importe quoi. La dernière vidéo YouTube de XYZ démontre tout le contraire! »
Comment aborder un sujet propice à la polarisation si les données scientifiques, aussi rigoureuses soient-elles, ne suffisent pas à rétablir les faits? Je vous propose ici un petit exercice de métacognition sur notre relation à l’erreur, à intégrer en début d’activité de communication, visant à favoriser une disposition d’ouverture chez votre public.
Étape 1 – Préparez le terrain
Avant d’entrer dans le vif de votre sujet, mentionnez à votre auditoire que vous aimeriez commencer par un court exercice de réflexion. Juste une question, rien de trop engageant, pour briser la glace. L’idée est simple : se mettre dans un état d’esprit propice à accueillir de nouvelles informations.
Étape 2 – Posez une question qui suscitera des réponses erronées
Commencez par poser une question à votre auditoire dont la réponse risque d’être erronée. Choisissez un sujet surprenant mais non-controversé, en écho avec le thème de votre activité. Les questions de type « combien » fonctionnent particulièrement bien, car elles suscitent la curiosité sans activer de défenses. Comme j’anime des ateliers sur les fausses informations en santé, j’aime bien utiliser celle-ci, qui se rapporte à mon contenu sur les « cures détox parasitaires » : Combien d’espèces de vers parasitaires peuvent infecter l’humain?
J’invite ensuite les gens à lever la main pour répondre. Les réponses varient : 30, 800, 71, 20 000. Je prends quelques mains levées, mais avant d’offrir la bonne réponse, je passe à l’étape suivante.
Étape 3 – Invitez une réflexion sur l’erreur
Je demande ensuite au groupe : Avant de vous donner la réponse, j’aimerais savoir : comment vous sentiriez-vous si vous aviez la mauvaise réponse?
En général, les gens me répondent qu’ils se sentent indifférents. Ils n’ont pas d’opinion sur le nombre d’espèces parasitaires et sont donc à l’aise d’avoir raison ou tort. Ce détachement face à l’erreur est exactement l’état d’esprit que l’on cherche à éveiller.
Étape 4 – Mettez l’accent sur le sentiment de détachement
Offrez maintenant la réponse à votre question : Il y a 232 espèces de vers parasitaires associées aux humains!
Ça laisse tout le monde indifférent? Parfait! Soulignez maintenant que lorsqu’un sujet touche à nos valeurs, à notre expérience personnelle ou à notre identité, il est plus difficile de reconnaître nos erreurs, même face à des preuves solides. C’est le moment d’inviter à une réflexion plus large : Imaginez si on pouvait conserver ce même sentiment de détachement chaque fois qu’on réalise s’être trompé-e. On pourrait alors changer d’avis facilement, peu importe le sujet, n’est-ce pas?
Étape 5 – Cultivez cette posture d’ouverture pour la suite
Invitez les personnes participantes à observer ce qu’elles ressentent lorsqu’elles abordent une question sans ressentir d’attachement à la bonne réponse. Proposez-leur ensuite de comparer ce ressenti à celui qu’elles pourraient avoir face à un sujet sur lequel elles ont de fortes convictions. Ressentent-elles le même détachement? Probablement pas. Pour la suite de votre activité, encouragez-les à essayer de maintenir cette posture de recul face à l’information. Le mot essayer est important : cet exercice sera difficile pour celles et ceux qui ont déjà des opinions bien ancrées à propos du thème que vous aborderez. Il ne s’agit pas d’éviter les réactions, mais d’apprendre à reconnaître les émotions que suscitent les idées qui bousculent les nôtres. C’est en observant ces réactions qu’on peut commencer à s’en détacher.
Changer d’avis sur un sujet profondément ancré en nous demande du temps, de l’introspection et l’accueil de nos vulnérabilités; des conditions rarement réunies dans le cadre d’une activité de communication scientifique traditionnelle! Évidemment, cet exercice ne fera donc pas tomber toutes les défenses d’une personne fermement campée sur ses positions. Il vise plutôt à créer une prise de conscience des émotions que peuvent susciter la confrontation à l’erreur et parfois, le bousculement des convictions. Ainsi, même si votre activité ne fait pas changer d’avis les personnes les plus ancrées dans leurs convictions, elle contribuera à ouvrir, même légèrement, un espace d’accueil pour des informations fiables.