Les liaisons ingénieuses

Chérif Matta Mount Saint Vincent University

Le biochimiste averti reconnaîtra, au premier coup d’œil, le couple de bases nucléiques guanine-cytosine. Cette configuration moléculaire, bien que familière, représente toutefois une première. Car, sur cette image, les liaisons entre les noyaux des atomes n’ont pas été dessinées : elles ont été calculées de manière quantique. En effet, nous avons sous les yeux une carte topographique de la densité électronique de chacun des atomes qui partitionnent le territoire. Cette densité est illustrée par les petites lignes qui convergent vers les noyaux. Et c’est l’interaction de ces champs de potentialité qui fait émerger les « chemins de liaisons » optimaux de densité électronique reliant, entre eux, les atomes. (Image générée par ordinateur des « chemins de liaisons » d’après la théorie du chimiste théoricien canadien Richard Bader (1931-2012) - Photo issue du concours La preuve par l'image 2016.

De l’usage du “je”

« Je ». Voilà bien un pronom, une voix qu’il est difficile d’entendre dans l’écriture scientifique. Traditionnellement, la recherche scientifique s’écrit avec le « nous », comme si masquer l’individualité du chercheur ou de la chercheuse permettait de donner un poids objectif à ce qui est écrit. Pourtant, peu à peu, la subjectivité des chercheur-se-s fait jour, on reconnaît les savoirs comme situés et alors, le « je » émerge comme un univers de sens qui imbrique subjectivité et démonstration scientifique.

Penser mon rapport au « je » dans l’écriture scientifique, c’est considérer les pistes qui m’ont conduite à voir le « je » comme une marque d’humilité, face à la connaissance, face à ma recherche, face à toute une communauté scientifique. Dire « je », c’est alors autant assumer mes choix que reconnaître la place de tous ceux et celles qui ont fait ma recherche.

Pour ma part, cette question de l’usage du « je » dans l’écriture scientifique émerge à la fin de mon master 1 : comment écrire ma recherche quand l’usage du « nous » me donne un sentiment de surplomb, qui empêche toute fluidité dans mon écriture ?

C’est au détour d’un gazouillis (tweet) que le choix du régime de la subjectivité jusque dans l’écriture s’impose. Caroline Muller, aujourd’hui maitresse de conférences à l’Université Rennes-II, partage alors une citation d’Alban Bensa, tirée de son article « Le Dessous des Mots » dans la revue Sensibilités : « Écrire, c’est sous-titrer ce qui est advenu, ce que nos hôtes et les événements qui nous ont liés ont tatoué en nous de significations en ce que nous avons été “affectés“[1]».

Cette citation s’impose à la jeune étudiante que j’étais alors. Ce moment que je traversais et où il faut écrire un premier mémoire, jeter des hypothèses et se projeter dans un terrain de recherche entre le M1 et le M2 se reflète là : il faut se faire le miroir de ce que notre objet d’enquête, de ce que le monde social qui se déploie sous nos yeux a transformé en nous, autant que des évolutions qu’il a connues.

Par cette citation, je découvre donc l’univers d’Alban Bensa, que je me plais à présenter comme une « pépite ». Grâce à lui, je découvre que me mettre en jeu dans l’écriture, c’est tenter de rappeler que les acteurs sont primordiaux puisque « les mots pour dire les relations productrices de savoirs se trouvent à l’interface de ce que je sais déjà et de ce qui m’apparait à travers les propos, les attitudes d’autrui[2]. ».

Ce sont leurs vies, leurs mots, leurs expériences qui constituent l’enquête, qui la rende possible et ce sont alors leurs voix qui résonnent à travers la mienne lorsqu’il s’agit d’écrire l’enquête, d’analyser l’expérience de terrain et ses résultats.

 Après Alban Bensa, c’est une autre rencontre littéraire qui va confirmer ce choix : Nastassja Martin et son magnifique livre Croire aux fauves. Entre roman biographique et écriture d’une recherche anthropologique, elle conclut son ouvrage sur cette phrase bouleversante : « il y aura une seule et même histoire, polyphonique, celle que nous tissons ensemble, eux et moi, sur tout ce qui nous traverse et nous constitue[3] ». Elle parle bien sûr ici des fauves, de cet ours qui l’a mordu et de ceux qui peuplent ses rêves ainsi que de sa vie aux côtés du peuple Évène, aux confins de la Russie. Pourtant, cette phrase résonne avec une expérience sensible et intime pour toute personne qui s’est déjà imprégnée d’un terrain, d’archives, de vécus et d’expériences d’Autres.

Il s’agit presque de « donner une âme aux sciences sociales[4] » comme le défend Ivan Jablonka, en reconnaissant sa subjectivité et celle de toutes les personnes qui ont participé à notre travail ; comme si in fine étudier des subjectivités supposait de reconnaître sa propre subjectivité.

Utiliser le « je », c’est alors faire place à l’Autre comme producteur du sens que nous donnons au monde social observé.

Exemple du “nous” au “je” (extrait de mon mémoire de master) :

 

« Nous souhaitons dévoiler le fil de notre imprégnation et de la construction progressive de ce travail. C’est notre cheminement à travers la parole des acteurs qui doit apparaître ».

 

« Je souhaite dévoiler le fil de mon imprégnation et de la construction progressive de ce travail. C’est mon cheminement à partir de la parole des acteurs qui doit apparaître ».

 

Le texte que je vous propose ici est librement inspiré d’un billet publié sur mon carnet en début d’année, qui porte le même titre.

 

[1] Ibid., p. 171.

[2] Ibid., p. 169.

[3] N. Martin, Croire aux fauves, Paris : Verticales, 2019, p. 150.

[4] Id.

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