Le pas-à-pas d’une émergence

Stéphanie Arnold, Jean-François Laplante, Nicolas Toupoint, Francine Aucoin et Pascale Chevarie Merinov

Voici Homarus americanus à l’état de prélarve, récolté au large des îles de la Madeleine. La mesure du diamètre de l’œil de cet embryon de homard, associée à la température de l’eau, annonce l’éclosion de l’œuf d’ici cinq semaines. Ces données, amassées en collaboration avec des pêcheurs, permettent d’estimer l’abondance des cohortes à venir. Il faudra à ce tout-petit quelque huit ans avant d’atteindre la taille adulte et commercialisable. (Diamètre de cet œuf : 1,9 mm. Grossissement : 10x ,microscopie optique. Promoteur du projet : rassemblement des pêcheurs et pêcheuses des côtes des îles) - Image issue du concours La preuve par l'image 2019.

Du savant au vulgarisé : conseils de traversée

Au passage du texte savant au texte vulgarisé, des éléments se maintiennent, d’autres se transforment, certains disparaissent. Une bonne narration demeure essentielle, les titres se font plus accrocheurs, et la recension s’évanouit dans la mise en contexte du sujet.

Dès le début de la traversée, il faut penser aux passagers et mettre le cap vers la destination. Qui seront les lecteurs? Quel est le « lieu » de publication?

Voici donc quatre stratégies pour réussir ce périple.

Rendre concret

« Les chats sont-ils solides ou liquides? » Le physicien Marc-Antoine Fardin évoque ici sa discipline – les déformations et les écoulements de la matière – à travers un sujet humoristique et tout à fait anodin.

Il n’est pas nécessaire de parler de chats pour attirer l’attention, mais rendre votre sujet vivant est essentiel. Interpellez d’abord avec un titre accrocheur, et introduisez par un exemple bien choisi (voir “La force de l’amorce“). Déroulez-le ensuite au fil du texte; il en constituera la structure.

Expliquez pourquoi vous étudiez cette thématique, car des préoccupations concrètes en sont souvent à l’origine. Mentionnez vos confrères, la fabrication de vos travaux : nul besoin de suffoquer dans la jungle ou d’escalader des volcans pour surprendre. Le laboratoire ou la bibliothèque fourmillent d’anecdotes étonnantes.

En conclusion, « ouvrez » votre sujet : quelles perspectives votre étude amorce-t-elle? Quelles applications concrètes à venir? Ces ouvertures ancrent l’article dans la vie de la recherche et rendent votre sujet concret.

Ne pas oublier l’image

Votre article est terminé. Mais il manque quelque chose. Aucune image ne vient égayer le millier de mots qui noircit l’écran. Qui lira ce texte? Si vous vous posez cette question après avoir écrit votre article, il est déjà un peu tard. L’image doit être pensée en amont et faire partie de votre stratégie de vulgarisation.

Première étape : l’image de la « Une ». Percutante, engageante, elle complète idéalement le titre grâce aux indices de lieu et de temps. Puis, dans le corps de l’article, comme au cinéma, variez les points de vue et la valeur des plans. Ainsi, si votre texte parle d’un virus à couronne, utilisez des images dudit virus (gros plan),  des scientifiques en laboratoire (plan moyen) et enfin de son impact sur la société (plan panoramique sur des rues désertes).

N’hésitez pas à faire appel aux graphistes et aux responsables de la photothèque de votre institution. La scénarisation de l’image interpelle le lecteur et le pousse à poursuivre sa lecture (voir “Utiliser des illustrations gratuites“).

Sauvegarder des traces de votre méthode

Que faire de la méthodologie dans un texte de vulgarisation? Cet épouvantail à lecteurs, selon certains. De grâce, résistez à ces dictats, ne faites pas disparaître ce qui est au cœur de toute recherche scientifique : l’observation, le calcul ou la mesure.

Certes, le lecteur aime être informé de prime abord de l’intérêt de l’étude (le pourquoi) et de ce qu’on y a découvert (le quoi). Mais le « comment » l’intéresse aussi. On est heureux de se faire raconter une bonne histoire, mais aussi ses coulisses, son « making of ». Comme un magicien qui expose son truc, un enquêteur qui explique l’énigme.

Comment a-t-on fait? Quel est le degré de certitude? Pourquoi cet échantillon? Qu’apprend-on des témoignages en histoire orale? Si en parlant d’un corpus,  on écrit « 11,1 millions d’articles soumis à l’analyse », on surprend le lecteur et on le rend réceptif à la suite.

Cela peut tenir en quelques phrases, mais parlez-en.

Épicer de vos termes spécialisés

C’est un défi que de vulgariser sans devenir simpliste. En conservant les termes-clés de votre recherche, vous aurez là un moyen d’éviter cet écueil. Il faut écrire clairement, voilà tout, et expliquer brièvement les termes dès leur première occurrence (voir “Fichu jargon?“). Si le lecteur doit repêcher une définition centrale au milieu d’un gros paragraphe, il risque de manquer d’air et de quitter votre texte avant d’y arriver.

Les termes « spécialisés » issus du langage commun – robustesse, champ ou équité  – sont encore plus importants à mettre au clair rapidement. Comme ils sont équivoques, même une recherche dans les dictionnaires n’aidera pas le lecteur à saisir votre emploi particulier.

Une personne qui choisit de lire un texte écrit par un scientifique sur l’écologie du zooplancton ou les biais cognitifs, s’attend à quelque chose de neuf, à « sentir » l’expertise. Ne sous-estimez pas votre lecteur. Exigez même un peu de lui, il vous sera reconnaissant d’avoir appris.

Alors, prêt-e pour la traversée?

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