Pupille dilatée

Pupille dilatée

Yosri Ayadi Université de Sherbrooke

En matière de micro-nanofabrication de circuits intégrés, la moindre erreur peut être très coûteuse – ou provoquer un joli gâchis. Ici, une infime éclaboussure de solution acide a engendré le soulèvement localisé d’une couche de polymère recouverte d’un mince film de titane. Cet échantillon est sans valeur… sauf aux yeux d’un marchand d’art. (Diamètre de l’éclaboussure : 32 micromètres; grossissement : 2280x; microscopie électronique; colorisation)

Communication scientifique : faites place aux émotions !

La recherche scientifique est une activité humaine et, quand vous vous adressez au public, quand les gens vous écoutent ou vous lisent, gardez toujours en tête que c’est un être humain qu’ils veulent rencontrer.

Pour connecter avec votre audience et susciter son intérêt, il faut donc plus que des résultats et des faits bruts, aussi importants soient-ils. Il faut montrer qui vous êtes, ce que vous ressentez. Il faut y mettre de l’émotion.

Dire ce qui vous anime, ce qui vous fait rêver ou vous inquiète ne discrédite en rien la qualité de vos travaux. Permettre aux gens de découvrir votre personnalité n’entache pas votre crédibilité. Au contraire, ces éléments plus subjectifs sont le meilleur moyen de rendre les gens réceptifs à vos propos. Les émotions ouvrent la porte de leur esprit à votre « livraison » d’informations.

De fait, les bons vulgarisateurs ne se contentent pas de présenter leurs travaux, ils les racontent. Ils racontent une histoire dont ils sont le personnage principal. Et, vous le savez, notre cerveau d’humain est assurément câblé pour aimer les histoires !

Sans tomber dans le sensationnalisme, sachez partager l’attente d’un résultat, l’excitation d’une découverte ou vos découragements devant les difficultés rencontrées. N’hésitez pas à communiquer votre émerveillement devant la beauté d’un phénomène ou d’une équation. Racontez les rencontres, les événements marquants qui ont suscité votre intérêt pour votre domaine d’étude. Faites rire votre public avec quelques anecdotes. Parlez-lui de vos espoirs et de vos craintes.

Autre avantage, le fait d’intercaler, entre vos propos plus techniques, des éléments plus personnels offre à vos lecteurs ou auditeurs une pause mentale pendant laquelle un degré moindre d’attention est requis. Avec ces pauses, votre message devient plus digeste et plus facile à assimiler. Il aura, par conséquent, beaucoup plus de retombées.

La panoplie des émotions est grande, voici deux exemples illustrant mon propos.

  1. Aussi simple qu’un sourire, la conférence de Rachid Yazami, l’inventeur de la pile au lithium (conférence donnée à l’occasion de la finale internationale de Ma thèse en 180 secondes, à Rabat, au Maroc).

Pour commencer, son sourire. Un sourire tellement chaleureux et invitant que la salle était subjuguée avant même qu’il n’ouvre la bouche. Par son expression, son attitude, il exprimait déjà une émotion. D’entrée de jeu, le contact était fait, contact qu’il a su maintenir tout au long de sa présentation. Il nous a raconté son parcours, son enfance à Fès, au Maroc, le récit de l’expérience qui l’a mené à la découverte de la pile au lithium alors qu’il étudiait en France, le scepticisme de ses patrons quant aux débouchés possibles de cette invention (aucun avenir, selon eux !), l’engouement des Japonais résolument plus visionnaires… et finalement son départ pour l’Asie. Il nous a fait partager sa surprise quand il a reçu le prix Draper, le Nobel des ingénieurs, un prix dont il ne connaissait même pas l’existence. Bref, ce jour-là, il nous a touchés, il nous a fait rire. Nous avons non seulement appris bien des choses sur les piles au lithium, nous avons rencontré un chercheur, un inventeur fascinant. Un beau moment.

  1. L’aventure c’est l’aventure, avec Philippe Archambault

Dans sa conférence au Cœur des sciences, ce spécialiste de la biodiversité marine n’a pas seulement présenté ses recherches, il a partagé l’aventure d’une expédition scientifique internationale en Antarctique. Par moult détails et anecdotes, il nous a emmenés à bord. Il nous a raconté les dures conditions de navigation, la nécessité de travailler dans des laboratoires exigus en perpétuel mouvement et la difficulté de communiquer avec un équipage ne parlant que le russe. Il nous a communiqué sa déception lorsqu’une tempête l’a empêché de mener l’expérience voulue et sa joie au moment d’une découverte faite quelques jours plus tard. Résultat : cette conférence fut un grand voyage, une rencontre mémorable, en plus d’une belle prise de conscience des enjeux qui guettent l’Antarctique.

Vous me direz que ce n’est pas tout le monde qui fait une découverte majeure ou part au bout du monde. Votre quotidien est peut-être moins flamboyant, mais il n’en reste pas moins intéressant. Vous avez bûché pendant dix ans dans un laboratoire « au deuxième sous-sol » pour obtenir vos résultats, analysé des milliers de chiffres, épluché des piles de publications, surmonté dans l’ombre de nombreux obstacles administratifs, dites-le ! En racontant votre propre aventure, ces informations ne peuvent que vous rendre plus sympathique auprès du public, à qui il est donné trop peu souvent l’occasion de connaître ce que vivent les scientifiques. En d’autres mots, au-delà de la stricte diffusion des résultats et de leurs retombées, vous aurez tout à gagner à faire un peu plus place à vos émotions dans le cadre de vos échanges avec le grand public. À vous de rendre la science plus humaine !

 

* Le Cœur des sciences est un centre culturel scientifique mis sur pied par l’Université du Québec à Montréal.

 

 

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